Parlons sexologie

Sexualité. Société.
Santé mentale et physique

Critique télé : Sans rendez-vous / Tou.tv

Par Kanica Saphan

L’émission de Catherine Perrin sur Radio-Canada m’a récemment approchée pour visionner la série Sans rendez-vous, une émission qui suit la vie de Sarah, une sexologue infirmière.

L’entretien est disponible ici.

Comme le temps en ondes nous manquait, j’ai cru bon d’écrire un texte pour développer le fond de ma pensée.

Il s’agit avant tout d’une série humoristique. C’est drôle, j’ai ri aux éclats, à voix haute, seule dans ma cuisine.

Mais je ne suis pas une critique professionnelle de séries, je suis sexologue donc voici les points sur lesquels la série m’a fait bugger :

-La pratique de Sarah : le mélange de soins infirmiers + sexologue qui fait des consultations individuelles/couple est complètement irréaliste. Une minute on ne parle pas d’anorgasmie pour la minute d’après, faire une prise de sang.

Quand vous avez un problème de couple ou un problème de désir sexuel, allez-vous voir l’infirmière ? Non

-Représentation médiatique : Ça va surprendre, mais ce qui me choque le plus de l’émission est Salem, le personnage de Rachid Badouri. On dirait que les gens de la production se sont réunis en disant “On doit mettre une personne immigrante sinon on va se le faire reprocher” et ils ont décidé de rendre le personnage le plus cliché possible (immigrant de 1ère génération qui occupe un emploi peu valorisé, fort accent stéréotypé, père polygame, enfant resté en Tunisie, et j’en passe).

Le personnage de Salem est instrumentalisé à des fins de “optics“, pour satisfaire une question de perception en lien avec la diversité et l’inclusion. À défaut de bien pouvoir traduire le terme, voici un article expliquant le principe de optics.

Clarifiez ce que vous venez chercher en thérapie : des séances ponctuelles ou un suivi régulier?

Il existe deux façons d’utiliser les services d’une thérapeute : de manière ponctuelle ou de manière régulière.

Les séances ponctuelles vous permettent de ventiler auprès d’une professionnelle neutre et externe et vous permettent d’avoir un soutien émotionnel concernant une situation spécifique.

Les séances ponctuelles sont pour vous si vous cherchez principalement un espace où vous déposez pendant une heure en présence d’une oreille empathique et impartiale.

Un suivi régulier est indiqué pour les personnes qui ont des objectifs en tête : passer à travers une rupture, comprendre sa perte de désir sexuel, améliorer la gestion des conflits, mieux gérer ses émotions, etc.

Les données montrent qu’il faut environ 15 à 20 séances hebdomadaires pour améliorer plusieurs situations, mais bien sûr ceci dépend du type de thérapie, de vos caractéristiques particulières et de votre histoire, de la complexité du cas, de votre implication et de beaucoup d’autres facteurs. Pour une thérapie de couple, 10 à 20 séances sont généralement nécessaires.

Le plus important à retenir est la consistance du suivi si vous voulez atteindre un objectif. Quand les séances sont trop espacées ou quand les gens manquent régulièrement leurs rendez-vous, l’apprentissage est interrompu et le momentum est perturbé. Le cerveau étant ce qu’il est, durant ces moments, il est facile pour les gens de retomber dans leurs vieilles pantoufles, et l’efficacité du suivi diminue.

Un suivi régulier est pour vous si vous cherchez à travailler sur un problème spécifique et si vous avez un objectif en tête.

Souvent, les gens ne retiennent pas ou ne profitent pas des bénéfices du suivi si l’apprentissage et l’introspection ne sont pas renforcés dans les meilleurs délais.

Entre des séances ponctuelles ou un suivi régulier, ni l’un ou l’autre est intrinsèquement meilleur : il s’agit de choisir le cadre qui vous convient. Certaines personnes se sentent soulagées après seulement une séance, et la plupart des gens retirent un bénéfice après plusieurs séances surtout s’ils travaillent sur une problématique bien définie et s’ils n’ont pas attendu trop longtemps avant de consulter.

“Mais Kanica, c’est une comédie. C’est pour faire rire.”

Oui, certes. Mais penchez-vous bien sur la fonction du personnage de Salem dans la série. Il n’ajoute presque rien. Il est accessoire.

Connaissez-vous le test de Bechdel pour les films? Le test Bechdel sert à mesurer le niveau de sexisme d’un film, question de voir si les personnages féminins ont un rôle qui se limite à faire-valoir les personnages masculins.

Il s’agit d’un test qui repose sur trois critères :

  1. Il doit y avoir au moins deux femmes nommées (nom/prénom) dans l’œuvre ;
  2. qui parlent ensemble ;
  3. et qui parlent de quelque chose qui est sans rapport avec un homme.

Il devrait exister en 2021 le même genre de test pour les films et séries, mais pour mesurer le niveau d’instrumentalisation (tokenization) des personnages issus de minorités culturelles.

Je n’accepterai pas de voir à la télé, même en joke, une petite asiatique timide, studieuse, qui joue du piano et qui étudie pour rentrer en médecine parce que le problème, c’est qu’on ne voit déjà pas assez de femmes asiatiques à l’heure actuelle. Alors pourquoi continuer de véhiculer des vieux clichés au lieu de montrer les gens comme des humains à part entière, nuancés et multidimensionnels?

C’est comme si on dépeignait un Québécois en bûcheron gentil et naïf, qui habite dans un igloo, qui chasse des castors et qui boit des verres de sirop d’érable pour déjeuner autour d’un feu.

Le même commentaire s’applique au personnage de Roxane, la travailleuse du sexe (tds). Roxane a l’air tout croche, s’habille cheap, vit dans un motel, cherche par tous les moyens de faire de l’argent, etc.

Est-elle drôle et attachante? Oui. Mais la représentation clichée des travailleuses du sexe dans l’émission est grave parce que le Québécois moyen porte déjà un tas de jugements négatifs à l’égard des tds.

On n’accepterait pas de voir un personnage autochtone diminué à un rôle de toxicomane, sans-abri, sans dents qui quête sur St-Denis, alors pourquoi accepterait-on Roxane et Salem?

Même commentaire pour la cellule polyamoureuse à 5 personnes. Le polyamour est encore une réalité moquée par le grand public, considérée marginale, étrange, jugée négativement. Un simple changement dans le script aurait rendu le tout plus réaliste et respectueux.

L’émission donne des munitions pour le Québécois moyen ignorant qui pense “hey c’est du monde bizarre et pas comme nous hein, eux, les immigrants, les prostituées pi les jeunes qui ne veulent plus être monogames”.

La manière dont Salem est présentée dans cette émission me fait penser à un sujet connexe : dans le fond, est-ce que les produits culturels sont faits par des Blancs, pour des Blancs?

Juste voir des groupes sous-représentés à la télé n’est pas assez, encore faut-il qu’on les dépeigne de manière digne et non réductrice. De manière nuancée, complexe, et humaine en fin de compte.

-La consultation en sexologie et en psychologie : certaines répliques de Sarah sont très réalistes, d’autres moins. La relation entre Sarah et son psy est irréaliste : vous ne côtoierez pas votre thérapeute hors du bureau, et vous n’en saurez pas autant sur sa vie personnelle. L’émission pourrait montrer la vie personnelle du psychologue, mais parallèlement à Sarah, sans qu’elle soit impliquée.

La série laisse croire que les sexologues “donnent la solution”, qu’on “dit quoi faire” aux gens, et que leur problème se règle en une séance. Dans la série, il ne semble pas avoir de suivi, mais plutôt des séances ponctuelles.

De plus, on ne se moque pas de vous avec nos collègues sur notre heure de dîner. Croyez-moi que lorsqu’on parle de cas clinique avec des collègues, c’est toujours dans l’optique de mieux vous aider.

-Dernier irritant : la représentation de la sexologie comme domaine et la manière qu’est abordée la sexualité

Il semble avoir beaucoup d’emphase sur l’orgasme, ce qui vient accentuer l’idée comme quoi une sexualité est épanouie seulement quand il y a orgasme. Est-ce qu’une alimentation est seulement excellente quand il y a du caviar? Non. Est-ce qu’on trouve que tous nos repas sont décevants quand on n’a pas de caviar? Non.

Oui le plaisir est important et le plaisir est une composante qui a longtemps été mise de côté pour la sexualité des femmes. Mais je ne parle pas d’orgasmes ni d’actes sexuels quotidiennement, car la sexualité est vaste et englobe plusieurs dimensions (morale, biologique, psychoaffective, socioculturelle et relationnelle). Mettre de l’emphase sur l’atteinte de l’orgasme pour les femmes devient une source de pression culturelle comme quoi une femme qui n’orgasme pas est une femme “brisée ou incomplète sexuellement”.

Oui la santé sexuelle, les relations amoureuses et les dysfonctions sexuelles sont des thèmes en sexologie, mais n’oublions pas les aspects sociaux, éthiques et légaux de la sexualité, la dépendance et la compulsivité, la violence sexuelle et dans les relations amoureuses, l’identité et l’orientation sexuelle, ainsi que le planning des naissances et la périnatalité.

Finalement, je grince des dents quand je vois des jouets sexuels présentés comme solution à des problèmes sexuels. On ne règle pas l’anorgasmie avec un vibrateur ou en regardant de la porno. Simpliste comme pensée.

Ce que j’ai adoré de la série :

Représentation médiatique d’une personne en chaise roulante, d’un couple de lesbiennes et d’une personne non-binaire (ou trans?) : c’est super de voir un couple où l’une des deux personnes est en chaise roulante, et c’est encore mieux de voir des scènes de sexualité les impliquant, parce que la sexualité n’est pas réservée qu’aux personnes sans handicap (able-bodied).

Le personnage de Lou, qui est à un moment défini comme une personne non-binaire, mais qui semble effectuer une transition de genre. Est-ce que les personnes qui ont écrit le script connaissent la différence entre une personne trans et une personne non-binaire?

Mais c’est beau de voir comment son équipe l’accepte et prend sa défense, peu importe son habillement. C’est touchant et réaliste de voir comment sa blonde vit la situation, parce que oui, faire sa vie avec un homme qui un jour s’affirme et se sent mieux vêtu avec des vêtements féminins, c’est un changement qui peut être vécu comme un choc. Concernant Lou, un dialogue de quelques secondes aurait pu encore mieux expliquer la différence entre identité sexuelle et orientation sexuelle, parce que le Québécois moyen ne fait pas la différence et pourrait penser “Le personnage de Lou…s’il aime s’habiller en femme et se faire pénétrer, finalement, c’est parce qu’il est gay, c’est ça?” Non. Pas nécessairement.

Ricardo, le psychologue qui vit des difficultés : les gens ont parfois tendance à mettre les psychologues, psychothérapeutes et sexologues sur un piédestal, comme si nous étions des moines qui méditent 3 heures par jour et qui ont trouvé la bonne twist pour dealer avec les problèmes dans nos vies. La personne que vous consultez a déjà, comme vous, connu des moments de solitude, de détresse, de peine, de honte, de culpabilité, etc.

Voir Ricardo avoir des moments de vulnérabilité humanise notre profession.

Finalement

Ça pue au nez que la production avait le souci d’avoir l’air inclusif, mais que probablement les gens de la production ne font pas partie de la diversité culturelle/sexuelle parce que la représentation n’est pas organique ou naturelle.

T’es sévère Kanica! On ne peut plus rire ?

Bien sûr que si. Mon point est plutôt que l’humour doit se renouveler et qu’il est temps que les créateurs de contenu culturel arrivent en ville, et arrivent en 2021. Quiconque pense que faire des textes humoristiques mettant en scène des minorités visibles est si difficile n’a alors pas écouté les shows d’humour de Maz Jobrani, Ronny Chieng, Jo Koy, ou Ali Wong, disponible sur Netflix.

Car ce qui est représenté dans nos films, nos séries, nos livres, nos contes n’est pas inoffensif ou banal. Les gens qui produisent du contenu culturel ont une responsabilité morale. Disney a entretenu une trame narrative qui a façonné des générations entières en ce qui concerne le consentement et les relations amoureuses (femme passive, homme actif) et aujourd’hui, on se rend compte des problèmes engendrés.

Le contenu culturel qui nous entoure véhicule des messages tacites que les gens intériorisent, alors voilà pourquoi ma critique peut paraître si pointilleuse.

Conclusion

Je suis mitigée. À quoi bon parler plus ouvertement de masturbation et d’orgasme, si au final, c’est pour enfoncer et encastrer les gens dans une norme sexuelle qui les font sentir inadéquats? À quoi bon montrer des groupes de personnes sous-représentées dans les médias (personne racisée, travailleuse du sexe), si pour au final, c’est pour les dépeindre d’une manière si caricaturale? Je suis ouverte aux avis divergents, et j’ai hâte de voir ce qu’en pense les sexologues du Québec. J’attends vos commentaires sur la publication Facebook à cet effet pour qu’on puisse continuer la discussion.