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Bilan d’un an de thérapie : partie 1

Par Kanica Saphan

Suite au bilan que j’ai présenté la semaine dernière à l’émission de Pénélope sur les ondes de Radio-Canada, je continue l’exercice ici où je présente en rafale les constats que j’ai eus cette année en reflétant sur tous les clients et les réflexions de 2020.

Chaque paragraphe pourrait faire l’objet d’un texte entier en soi, mais je vais me restreindre et vous laisser méditer sur les questions mentionnées. Vous m’excuserez d’avance sur le style “garroché” du texte : ce qui m’importe est de vous transmettre mes réflexions, quitte à moins travailler la syntaxe et l’éloquence des propos.

Nous sommes terribles quand vient le temps d’être doux envers soi-même.

Plusieurs personnes croient qu’être dur envers soi-même améliorera leur caractère, tandis que la science ne supporte pas cette croyance : l’autocritique augmente la procrastination et la rumination en plus d’entraver le progrès des objectifs fixés.

Autrement dit, être tough envers vous-même ne vous rend pas plus sharp.

Peu importe le motif de consultation des gens avec qui j’ai travaillé cette année, j’ai remarqué que pour plusieurs personnes, notre voix interne par défaut est très critique et peu empathique, même si nous sommes capables d’être empathiques envers nos proches.

Y a-t-il quelque chose de notre société ou de la nature humaine qui fait en sorte que nous sommes “drillés” pour s’autoflageller, pour l’autocritique ? Pourquoi continuons-nous de le faire, si ce n’est pas efficace en fin de compte?

Notre désir de productivité ainsi que notre rapport au temps est complètement débile.

Nous sommes en train de vivre une pandémie mondiale, un moment historique, et les gens cherchent frénétiquement à se sentir productifs, comme si notre valeur en tant qu’humain était liée au fruit de notre travail.

Facile rationnellement de comprendre cette fausseté, plus difficile de se libérer du message intériorisé que nous sommes respectables seulement quand on est dans le faire et non dans le être.

Le repos et l’oisiveté sont vus comme des péchés dans notre monde qui met sur un piédestal les overachievers et les gens qui triment dur. Les gens portent comme badge d’honneur le nombre d’heures travaillées par semaine. On respecte ces gens occupés. Ces gens qui get things done.

Résultat ? Certains sont incapables de rien faire une journée. Certains pensent que dormir est une perte de temps car il y a tellement de choses à faire dans cette vie. On ne veut rien manquer. Il y a un océan de possibilités d’expériences, et on veut gober tout cet océan.

On veut gober le tout, pas demain, mais maintenant.

Amazon Prime n’est pas assez. On veut Amazon Prime Now.

Carl Honoré, le journaliste canadien, a bien expliqué dans son livre L’éloge de la lenteur notre mal du siècle bien généralisé : nous sommes obsédés par la productivité et la vitesse, qui vont de pair.

Cette maladie de la vitesse peut aussi être le symptôme d’un malaise existentiel plus profond. Juste avant d’atteindre l’épuisement complet, les gens se mettent souvent sous pression afin d’éviter de se confronter à leur insatisfaction. Pour Milan Kundera, la vitesse nous aide à refouler l’horreur et la stérilité du monde moderne ; ainsi écrit-il dans La Lenteur: “Notre époque s’adonne au démon de la vitesse et c’est pour cette raison qu’elle s’oublie si facilement elle-même. Or je préfère inverser cette affirmation et dire : notre époque est obsédée par le désir d’oubli et c’est afin de combler ce désir qu’elle s’adonne au démon de la vitesse; elle accélère le pas parce qu’elle veut nous faire comprendre qu’elle ne souhaite plus qu’on se souvienne d’elle, qu’elle se sent lasse d’elle-même, écoeurée d’elle-même, qu’elle veut souffler la petite flamme tremblante de la mémoire.”

D’autres personnes ont une obsession avec le temps, ou plutôt, avec l’inévitable manque de temps. Alex Lickerman, médecin et coauteur du livre The Ten Worlds : The New Psychology of Happiness l’a bien résumé : ceux qui mènent des vies riches de sens ont parfois de la difficulté avec l’idée de “perdre du temps”, que ce soit leur temps ou celui de quelqu’un d’autre, car chaque instant pourrait être passé à faire quelque chose jugée utile.

Pourtant, vous serez d’accord avec moi pour dire baser son succès et son bonheur sur son habileté à être utile ou sur son habileté à ajouter de la valeur d’une quelconque manière peut vite devenir toxique. Même si nous comprenons rationnellement l’absurdité de cette idée, nous continuons d’incarner ce paradoxe dans nos vies.

On se juge et on juge les autres sur le niveau de productivité. 80 heures par semaine? Voilà une personne travaillante, noble, respectable, qui se dédie. 20 heures par semaine? C’est une personne qui slack, qui est paresseuse.

Brad Aeon est chercheur à John Molson School of Business de l’université Concordia où il se spécialise en gestion du temps. Ses observations vont dans le même sens que les miennes : quand les gens n’ont pas une journée productive, ils se sentent coupables, comme si le manque de productivité était un péché.

Certaines personnes ont du mal avec la lenteur, et je le vois dans mon bureau. Ce que les gens s’offrent à eux-mêmes lors des séances, c’est une heure de leur semaine où ils peuvent se poser et prendre le temps de réfléchir, de se pencher uniquement sur eux, loin des stimuli de la vie effrénée urbaine. Pour ce faire, il faut ralentir le tempo, ralentir la cadence, ralentir le nombre de mots par minute. Il ne s’agit pas seulement de parler pour rapporter des faits car vous pouvez déjà faire ça avec des amis. Avec moi, on décortique des incidents, on analyse des relations, on plonge dans des réflexions. On joue au cube Rubik mental ensemble, et ceci nécessite une forme de décélération.

Ma question pour vous est : puisqu’on grandit dans une société qui valorise le faire et non le être, comment se départir de ce conditionnement sociétal à grande échelle que nous subissons depuis notre enfance?

En parlant d’océan de possibilités,

Il y a un océan de possibilités.

Il y a mille raisons possibles pourquoi il vous a quitté, pourquoi elle n’a pas répondu à votre dernier texto, pourquoi la personne a fait ci ou ça.

En absence de raisons claires, notre esprit va s’arrêter sur une raison qui dit : c’est à cause de moi, malgré qu’il y ait un tas d’autres explications possibles.

Il y a également un océan de rencontres fortuites possibles. Les rencontres qu’on peut faire d’ici 24 heures sont étonnantes et surprenantes : l’homme qui bloquait la porte des toilettes sur qui nous avons foncé dessus, la femme qui nous a envoyé une blague rigolote comme premier message sur une application, etc.

Pourquoi est-ce que, quasiment par réflexe, notre cerveau oublie l’existence de cet océan de possibilités ?

Je m’arrête ici car le temps que je dédie à la rédaction de ce texte est du temps que je ne passe pas à développer ma pratique, lire les 13 livres qui m’attendent ou à me reposer 😉

Si vous avez des articles ou des courtes vidéos sur ces sujets, ou alors des hypothèses de réponse, je suis intéressée. Envoyez-moi le tout à l’adresse : cerebrale@pm.me

Je ne répondrai pas nécessairement, mais je lis tous les messages reçus.

Source:

CBC. (2018, 16 novembre). Why we need to rethink our obsession with being more productive. Dans Canadian Broadcasting Corporation (prod.), The Sunday Magazine. Récupéré de https://www.cbc.ca/radio/sunday/november-18-2018-the-sunday-edition-1.4907270/we-need-to-rethink-our-obsession-with-being-more-productive-1.4908752?x-eu-country=false

Gainsburg, M. (2020). Back to the Present. Women’s Health : The New Mindfulness, 20-23.

Honoré, C. (2004). Toujours plus vite. Dans Éloge de la lenteur : Et si vous ralentissiez? (p.29-46). Paris : Marabout.

Powers, T.A., Koestner R. et Zuroff, D.C. (2007). Self-criticism, goal motivation and goal progress. Journal of Social and Clinical Psychology, Vol. 26, No. 7, p. 826-840.